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[Notes] Coupé au montage: la décontextualisation, instrument de manipulation

Laurence Dierickx

2026-08-29

Isoler un extrait vidéo et le faire circuler simultanément par une multitude de comptes est une stratégie efficace pour conquérir l’attention sur les réseaux sociaux. Issue de l’économie des créateurs, la pratique du « clipping » investit le terrain politique où elle devient potentiellement une technique au service de la désinformation.

Le clipping est une pratique commerciale issue de l’économie des créateurs et de la musique. Le principe consiste à transformer un contenu long en nombreux extraits courts, diffusés par des clippeurs indépendants rémunérés en fonction des vues générées. L’intérêt économique de ce modèle est de maximiser la visibilité à moindre coût. Cette stratégie correspond au fonctionnement des algorithmes de recommandation des réseaux sociaux, qui valorisent notamment la fréquence et la répétition des publications.

Une autre caractéristique du clipping tient à son mode de diffusion : les extraits circulent depuis des comptes personnels de « clippeurs » indépendants, rémunérés au nombre de vues, plutôt que depuis la page officielle du commanditaire. Cela crée une impression de spontanéité : l’utilisateur ne voit pas une publicité diffusée vingt fois, mais vingt personnes qui semblent avoir choisi, chacune de leur côté, de parler du même sujet.

Sur le plan de l’influence, cela donne l’impression d’un consensus spontané alors qu’il s’agit d’une mise en scène. Cela étant, une séquence peut devenir virale sans aucune coordination. De plus, le nombre de comptes qui relaient un contenu, à lui seul, ne dit rien sur son origine. Une communauté de plusieurs milliers de personnes qui partage spontanément une vidéo choc produit exactement la même signature visible qu’une campagne de clipping rémunérée.

Des industries culturelles au politique

On retrouve la même logique de rémunération à la vue derrière le clipping politique. C’est précisément ce qui rend le phénomène difficile à encadrer juridiquement : on ne peut pas interdire une technique de montage vidéo. Mais promouvoir un refrain qui plaît à un public n’a pas le même enjeu démocratique que fragmenter le discours d’un candidat politique pour en isoler la phrase la plus clivante, hors de son contexte d’origine. Une autre différence tient dans le commanditaire, généralement assumée dans le cadre d’une promotion culturelle. En politique, cela devient problématique précisément quand il n’y a pas d’indication sur l’origine. La

Le clipping politique peut être utilisé de deux manières distinctes : des usages offensifs, traquant la moindre faille de l’adversaire ; des usages promotionnels, consistant à écrire son propre discours en pensant déjà au découpage. Il y a une logique structurelle derrière cette pratique : pour un candidat déjà bien installé dans les sondages, la nuance ne coûte rien. Pour un candidat en difficulté, en revanche, la formule choc ou la scène mise en scène devient un moyen d’obtenir une visibilité que ses scores électoraux ne lui donneraient pas autrement.

Dans le monde du fact-checking, les responsables politiques sont souvent pointés du doigt comme une source majeure de désinformation. Une étude espagnole publiée en 2024 a démontré que que la persistance des fausses affirmations n’est pas seulement le fait de personnalités politiques qui les propagent et les répètent. Elle repose également sur leur circulation au sein même des collectifs politiques. Cette circulation permet de maintenir une affirmation dans l’espace public sans nécessairement la répéter à l’identique, par exemple en présentant de manière différente des mêmes données.

Isoler un bout de phrase d’une séquence plus longue peut s’apparenter à la stratégie du ballon d’essai, lorsqu’un responsable politique lance volontairement une déclaration provocatrice ou clivante pour tester la réaction du public et des médias avant de décider s’il l’assume pleinement. Le clipping automatise et démultiplie ce mécanisme. Toutefois, un phrase extraite de son contexte ne correspond pas nécessairement au sens du propos dans son ensemble : la manipulation et la désinformation n’en sont donc pas très loin.

C’est pourquoi le clipping est aussi utilisé par des acteurs malveillants pour sélectionner, décontextualiser ou amplifier certains contenus en vue d’orienter la perception du public. Il s’agit d’une stratégie éprouvée dans le cadre d’élections ou de débats aux enjeux démocratiques importants. Les propagandistes ont des budgets, et les influenceurs n’ont pas nécessairement conscience de ce à quoi ils participent tout en étant rémunérés pour le faire, qu’il s’agisse de faire circuler un clip ou un hashtag, à l’instar d’une campagne menée lors des élections présidentielles roumaines de 2024, qui s’est révélée être une opération d’ingérence étrangère.

Clipping vs deepfake

Contrairement au deepfake, il n’y a rien à détecter dans un clip. L’image est vraie, le son est vrai, seul le montage fait le travail de manipulation. Aucun logiciel de détection d’IA ne peut identifier une coupure de montage sur des images authentiques, parce qu’il n’y a littéralement rien de fabriqué à repérer. Une étude récente publiée dans Journal of Politics montre que, sur près de 5.700 répondants, un deepfake politique n’est pas plus crédible qu’un mensonge transmis par texte ou par audio : 42 % de crédibilité pour la vidéo truquée, contre 44 % pour l’audio truqué. Ce qui change avec le format vidéo, ce n’est donc pas sa force de conviction propre, c’est sa capacité de circulation sur les plateformes actuelles.

Cette même étude montre également que ce n’est pas sur les deepfakes que le biais partisan est le plus fort, mais sur les vidéos authentiques. Quand une vidéo réelle place un responsable politique dans une situation embarrassante, les partisans de son propre camp sont moins enclins à reconnaître cette vidéo comme authentique. Ce mécanisme va un cran plus loin que le biais de confirmation classique, où ce que l’on retient et valorise va dans le sens de ce que l’on croit déjà.