Les principes de vérification des faits, de hiérarchisation des sources ou d’indépendance éditoriale sont centraux aux pratiques du journalisme contemporain, mais ils ne suffisent plus à prévenir les risques liés à l’intégration des technologies numériques et des systèmes d’IA dans les processus de production de l’information.
Dans des environnements assistés par l’IA, le journalisme intervient de plus en plus dans des chaînes de médiation déjà largement structurées par des dispositifs techniques qui organisent l’accès aux sources, filtrent les données disponibles et orientent les cadrages narratifs. Dans le cas des IA génératives, cela se joue dans le cadre d’interactions humain-machine qui mettent à l’épreuve l’agentivité humaine, c’est-à-dire la capacité de l’humain à conserver son autonomie dans l’exercice de son jugement.
Des réponses fluides, convaincantes, capables d’abonder dans le sens de l’utilisateur final, peuvent donner l’impression d’une maîtrise des contenus, alors même qu’elles reposent sur des processus probabilistes où le raisonnement et l’intention simulent des qualités humaines sans en constituer pour autant l’équivalent. Dans un contexte journalistique, la question est celle de la possible transformation du rôle du journaliste en celui d’opérateur, agissant au sein d’une infrastructure épistémique complexe au sein de laquelle il perd progressivement la maîtrise, que cela soit consciemment ou non.
Ce constat s’inscrit dans un ensemble de travaux récents qui montrent que les environnements informationnels médiatisés par l’IA ne transforment pas seulement la circulation de l’information, mais aussi les conditions de confiance et de validation des savoirs.
Biais d’automatisation et délégation de jugement
Lorsque des systèmes d’IA sont perçus comme des autorités épistémiques, deux phénomènes s’entrecroisent : d’une part, un biais d’automatisation, qui conduit à accorder un crédit excessif aux sorties générées ; et d’autre part, une délégation progressive du jugement, liée à ce que Floridi appelle l’hyper-persuasion. La capacité des systèmes génératifs à produire des contenus plausibles, mais non vérifiés, est un piège cognitif dans lequel il est d’autant plus facile de tomber lorsqu’il s’inscrit dans des contraintes de temps et de productivité.
Les premières études portant sur les usages des IA génératives par les journalistes montrent que ceux-ci concernent davantage des tâches périphériques, car elles auraient moins d’impact sur la qualité de l’information. Toutefois, qu’il s’agisse d’une séance de brainstorming pour organiser ses idées, de la préparation ou de la conduite d’interviews, ou encore de l’analyse de données, ces usages ne sont pas neutres : les IA génératives interviennent dans la structuration même des opérations intellectuelles du travail journalistique, en orientant les cadrages, en hiérarchisant implicitement les éléments pertinents et en suggérant des formulations susceptibles d’influencer l’interprétation.
La préservation de l’intégrité de l’information se joue dans la capacité du dispositif journalistique à maintenir une continuité épistémique entre les différentes étapes de production : de la donnée à son interprétation, de la source à sa mise en récit, du fait établi à sa circulation publique. Mais il s’agit d’une continuité fragilisée par le manque, voire l’absence totale, de transparence et d’explicabilité des systèmes de génération. Des hallucinations artificielles aux contenus délibérément manipulés, les altérations dans les résultats produits par les IA génératives ne sont pas toujours facilement détectables. L’apparence de résultats crédibles peut masquer une absence de fiabilité, de factualité.
Parallèlement, la collaboration entre humains et systèmes d’IA introduit une redéfinition des tâches professionnelles. Il n’est plus inenvisageable que des opérations de rédaction, de synthèse, de traduction ou de hiérarchisation puissent être partiellement automatisées, ce qui modifie la distribution des responsabilités au sein de la chaîne éditoriale. Le risque n’est pas seulement celui d’erreurs ponctuelles, mais il est aussi celui d’une délégation implicite du jugement à un acteur non humain, alors même que la responsabilité éditoriale reste bel et bien du ressort de l’humain.
Des usages sous les radars
Dans ces premières études de cas sur les usages des IA génératives dans les pratiques journalistiques, les usages liés à ce qui constitue le cœur du métier, c’est-à-dire les pratiques de vérification, sont souvent présentés comme dangereux pour la qualité de l’information. La question de la confiance est ici centrale : les journalistes font usage de technologies envers lesquelles cette confiance peut être limitée, voire inexistante. Les journalistes se disent généralement bien conscients des risques, certains admettant ne pas avoir confiance dans les technologies qu’ils utilisent, et c’est pourquoi ils balisent leurs pratiques.
Cependant, ces travaux scientifiques reposent largement sur des auto-déclarations, caractérisées par le décalage potentiel entre usages déclarés et usages réalisés. Des témoignages récents de journalistes, recueillis notamment dans la presse, suggèrent que ces outils sont mobilisés bien au-delà de simples tâches périphériques. Aussi, loin de se limiter à des fonctions d’assistance, les systèmes génératifs peuvent intervenir dans la rédaction elle-même, dans la production de formulations, de structures narratives, voire de contenus entiers. Le cas de journalistes décrivant des situations où quelques éléments épars sont transformés en textes complets par des agents conversationnels, ou encore l’usage quotidien de ces outils pour trouver des angles, structurer des interviews ou reformuler des passages, illustrent ce déplacement de l’agentivité, de l’humain vers la machine. Mais c’est aussi le cœur du métier qui est fondamentalement ici remis en question : le journaliste ne ferait plus que collecter tandis que la machine mettrait en forme.
Mais lorsque l’on parle des usages des IA génératives dans le journalisme, la question des risques est celle qui arrive souvent en premier lieu. Bien que la question éthique ait largement été discutée, dans la foulée de nombreuses chartes et recommandations émanant d’organisations professionnelles et des médias eux-mêmes, elle ne résiste pas à la tension des pratiques.
En Norvège, des débats ont récemment émergé autour du recours à des systèmes d’IA pour résumer des rapports volumineux ou des sources complexes, soulevant des interrogations sur la fiabilité des synthèses produites et sur la responsabilité éditoriale associée à leur usage. Aux Etats-Unis, c’est une affaire de plagiat qui a coûté son poste à un chroniqueur ayant reconnu avoir eu recours à une IA générative pour produire son texte. En Belgique, la révélation de dispositifs éditoriaux reposant sur des identités journalistiques fictives, associées à des contenus produits ou assistés par des systèmes automatisés, a ravivé les préoccupations liées à la transparence et à la confiance du public.
Ces cas rendent visible une transformation progressive des pratiques, où le recours à l’IA ne se limite pas à des usages périphériques mais tend à s’inscrire au cœur même des opérations journalistiques. Ils montrent également que les enjeux ne portent pas uniquement sur l’exactitude des contenus produits, mais sur les conditions dans lesquelles ils sont élaborés, validés et présentés comme fiables. Et ils posent d’autant plus question lorsqu’un rédacteur en chef reconnaît avoir recours aux IA génératives de la même manière qu’il sollicite ses collègues humains, même s’il reconnaît que ces systèmes peuvent commettre des erreurs ou générer des « hallucinations ». Ceci n’est pas sans questionner le rapport des audiences face à de telles attitudes, alors que l’indice de confiance envers les médias d’information a rarement été aussi bas.
Préserver l’intégrité de l’information
La préservation de l’intégrité de l’information dépend de la capacité journalistique à maintenir un espace de réflexivité sur ses propres pratiques. Cela implique de reconnaître les limites des outils mobilisés, de documenter les conditions de production des contenus, et de rendre explicites les arbitrages réalisés à chaque étape du processus éditorial. Cette exigence entre en tension avec les contraintes économiques et organisationnelles du journalisme. La pression à la rapidité, la concurrence pour l’attention, la dépendance aux plateformes de diffusion et l’intégration croissante d’outils automatisés peuvent limiter les marges de manœuvre des rédactions.
Dans ce contexte, produire une information « intègre » suppose d’anticiper les conditions de sa circulation, les risques de décontextualisation et les possibilités de réinterprétation. Ainsi, le concept d’intégrité de l’information invite à penser conjointement les pratiques professionnelles, les infrastructures techniques et les formes de circulation des contenus, dans un environnement où la frontière entre production et médiation s’estompe.
Plus fondamentalement encore, il s’agit de se demander s’il est encore tenable de considérer que le travail journalistique consiste à dire le réel tout en maintenant invisibles les conditions dans lesquelles ce réel est construit, transformé et rendu intelligible. L’intégrité de l’information, ce n’est pas seulement la question de la confiance des publics. Elle est aussi celle du journalisme à contribuer, selon la définition des Nations Unies, à un écosystème numérique et médiatique fondé sur des faits, garantissant la liberté d’expression tout en protégeant les populations contre les désordres informationnels.
Une infrastructure épistémique
Le schéma ci-dessous modélise les conditions épistémiques dans lesquelles s’exerce le travail journalistique dans des environnements médiatisés par l’IA. Il représente une infrastructure de médiation au sein de laquelle le journalisme opère : en amont, des systèmes d’IA génératifs, des écosystèmes de données et des logiques de plateformes structurent déjà l’accès aux sources et orientent les cadrages narratifs avant même que commence le travail rédactionnel. La chaîne de production de la connaissance, de l’accès aux sources à la décision éditoriale, est traversée par quatre vulnérabilités épistémiques distribuées à chaque étape : l’opacité et la non-traçabilité des processus, le risque d’hallucination et d’instabilité du vrai, les biais et l’homogénéisation des contenus, et la délégation implicite du jugement à des systèmes non humains. La boucle de rétroaction en bas du schéma rappelle que l’intégrité de l’information n’est pas un état stable, mais une exigence réflexive continue.
